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Du projet scolaire au contrat sociétal…

 
« Attention nos enfants commencent à jouer de la batterie en classe… »
Lundi 09 décembre, c’est la première épreuve du brevet : pour certains de nos enfants, c’est la plus redoutée : l’épreuve de français. Mais parmi les candidats, certains manquaient de fraîcheur car la nuit semblait avoir été courte. Ils étaient présents aux animations proposées par les kermesses tribales et autres manifestations du weekend.

 

Dans une période où enseignants et élèves se mobilisent tant bien que mal pour la préparation aux examens…les tribus assurent animations sportives et artistiques…quelles représentations des enjeux de l’école renvoyons-nous à nos enfants ? Vers quelle sorte de société allons-nous
, quand nous observons :
– des enfants qui viennent se reposer en classe après un weekend particulièrement chargé?
– l’insouciance excessive et parfois suicidaire de nos jeunes quand elle se conjugue avec des conduites à risque (alcoolisme…)
– la multiplication des filles mères en tribu
En cumulant les calendriers festifs, religieux et « culturels » de l’année, on peut se demander s’il reste des temps de récupération pour les enfants et de la disponibilité « cognitive » pour affronter les différentes échéances scolaires.
Il est fini le temps où la vie tribale était synonyme de rythme tranquille.
La machine s’est emballée et on ne sait plus comment l’arrêter : il est grand temps de se poser les bonnes questions.
 

Quels horizons d’attente proposons-nous à nos enfants ?
– Quels modèles d’épanouissement, de bien-être et d’estime de soi transmettons-nous à nos enfants ?
– Quels modèles de vie réussie véhiculons-nous à nos enfants ?
La fréquence des kermesses tribales pendant les périodes d’examen interpelle les parents que nous sommes sur les enjeux de l’école et ses finalités : quel modèle de société voulons-nous ?
 

Il ne s’agit pas d’incriminer les associations tribales qui font certainement un vrai boulot (de ciment social) pendant ces fêtes. C’est bien sûr une question de responsabilité parentale mais en même temps… N’était-ce pas aussi une question sociétale ? Alors, que faire ?
 

Faut-il sanctuariser les périodes de préparation aux examens ? Faut-il Intervenir à tous les stades de nos réseaux de relations pour réaffirmer les enjeux de l’école et son rôle primordial pour faire évoluer notre société : bien sûr au niveau familial, mais aussi clanique, tribal, et au sein des districts…
Comme le disait un vieux des îles : « notre nickel à nous, c’est la matière grise… » Mais est-ce encore vraiment le cas ? Nos enfants sont épuisés et font plutôt « grise mine » à l’école.
 

Nos jeunes, des variables d’ajustement ?
Non, nos enfants ne doivent pas être des variables d’ajustement à nos désidératas personnels, familiaux, « communautaires » voire politiques.
Entendons-nous bien, dans le cadre des activités familiales et « communautaires », il ne s’agit pas de remettre en question le rôle culturel des jeunes au sein des tribus lors des manifestions traditionnelles…ils ont leur rôle à jouer et ils doivent- le faire mais c’est la manière dont nous parents, nous n’arrivons pas à mettre en place des garde-fous pour préserver nos enfants de certains excès : le manque de sommeil, le problème de l’alcool, le manque de rigueur du travail scolaire, le mauvais état physique et psychique de nos enfants …Il est impératif d’aider nos enfants à conjuguer vie culturelle et exigences scolaires.
 

De même, Il est important de prendre en compte de la toxicité de certains aspects de nos comportements et de nos discours : parce qu’on (nous adultes) ne fait pas ce qu’on dit…parce qu’on ne s’applique à nous-mêmes ce que l’on demande aux enfants…parce qu’on est parfois imperméable à leur détresse et à leur manque d’affection…
 

Si nous ne nous remettons pas en question, les enfants viendront nous réclamer des comptes…et ils auront raison de le faire.
« Si nous ne nous occupons pas des enfants, les enfants s’occuperont de nous » disait Platon.
 

Proposons des modèles d’épanouissement
Il est impératif de leur proposer des pistes…Il nous faut « habiller les horizons d’attente » de notre jeunesse : il faut montrer des modèles de vie réussie qui conjuguent les valeurs (traditionnelles et nouvelles) de notre temps. Par exemple, en valorisant au sein des tribus (pourquoi pas pendant ces kermesses ?) :
Les réussites scolaires et les réussites aux différents concours
Les carrières professionnelles de nos aînés et les réussites des chefs d’entreprise kanak
– les expériences des personnes actives au sein des associations (sportives, culturelles..) dans les tribus…ou qui œuvrent activement dans les paroisses…
Certaines de ces personnes ressources se retirent de manière quasi anonyme dans les tribus ou à Nouméa alors qu’on aurait tant à apprendre de leurs témoignages, de leurs « épreuves », de leurs expériences.
Si nous ne proposons pas des modèles d’épanouissement, les enfants puiseront leurs modèles de réussite dans ces « idoles » que proposent la société de consommation et les médias.
Des modèles qui sont si éloignés de notre réalité parce qu’ils véhiculent des valeurs qui sont à l’opposé des notions de travail et de mérite.
Des modèles qui peuvent créer frustrations et complexes auprès d’une partie de notre jeunesse qui souffre pour beaucoup de carences affectives et éducatives…
 

Mais au-delà des références, il nous faut aussi des clés de réussite mais…force est de constater qu’en milieu kanak, la réussite reste souvent cantonnée à certaines familles, pourquoi ?
 

Une réussite qui ne se partage pas
Finalement dans une société qui se dit communautaire, les clés méthodologiques pour la réussite des enfants reste la chose la moins partagée…On peut se poser la question de savoir pourquoi les enfants des profs ou cadres kanaks réussissent mieux. Certainement parce qu’ils développent des stratégies pour la réussite de leurs enfants, reproduisant une forme de déterminisme sociale comme le confirme d’ailleurs la thèse de S. Gorohouna (le premier docteur kanak en économie).
Les instituteurs et les profs kanaks ont compris avant tout le monde les logiques institutionnelles de l’école et ses des discours injonctifs. Ils ont très tôt mis en place les protocoles de réussite pour leurs enfants : cours de soutien, cadre stricte du travail scolaire (planification des heures), activités annexes d’épanouissement dans le sport et autres…
On peut également remarquer que ces familles de cadres et d’enseignants kanaks peuvent échapper à la pression des « activités communautaires » de la tribu en faisant jouer une sorte « de droit de retrait social » par des congés et des vacances hors tribu. Ces « sorties » parfois hors du territoire permettent à leurs enfants d’élargir leurs horizons d’attente et d’entretenir une motivation certaine à dépasser leur condition.
Ces familles véhiculent auprès de leurs enfants des représentations positives de l’école et de son rôle d’ascenseur social. Ce n’est donc pas seulement une question de moyens ! Il faut redonner du sens à l’école dans les tribus.
 

Ecole, seul rempart face à cette illusion de liberté
Certes l’école n’est pas exempte de tout reproche : elle est déficiente, inégalitaire, élitiste, figée, manipulée par des intérêts corporatistes, instrumentalisée par le politique.
On peut d’ailleurs se poser la question se savoir pourquoi faire perdurer un modèle qui ne marche pas, comme semble d’ailleurs le montrer l’évaluation internationale PISA, qui place la France loin derrière les pays asiatiques…
Mais l’école c’est aussi l’apprentissage de la vraie liberté en se battant pour son émancipation par le travail et le culte de l’effort… et en luttant contre les petites passions (l’oisiveté…) pour mieux s’élever. C’est ce que confirme Emmanuel Caquet, professeur agrégé de lettre classiques : « une éducation est réussie si elle force à être libre ».
Le chemin de la réussite à l’école est long et il demande de la détermination, de l’abnégation. Alors que tout autour de nous tend à l’insouciance, aux plaisirs immédiats et faciles. Nous observons aussi que les enfants sont conditionnés par énormément de stimuli véhiculés par les médias, les animations hebdomadaires.
 

Il est donc temps pour nous de tracer les contours d’un pacte sociétal avec l’école. A tous les niveaux de notre société, le rôle de l’école doit être réaffirmé. C’est La condition primaire si nous voulons que nos enfants deviennent des citoyens libres et éclairés.
« Plus de liberté, c’est plus de responsabilité » disait Victor Hugo. C’est également le message que nous laisse ce grand homme, Nelson Mandela. Après avoir lutté toute sa vie contre ce système politique de ségrégation raciale qu’est l’Apartheid, il prône la réconciliation des communautés et devient le président de l’Afrique du Sud en 1994.
 

Mais ne tombons pas dans le catastrophisme, nos jeunes ont aussi besoin de message d’espoir et d’encouragement. Alors puisons dans la littérature les ingrédients pour une vie réussie. Relisons avec confiance cette lettre qu’Ernest Pépin, écrivain ultramarin envoie à la jeunesse guadeloupéenne.
 

« la lettre ouverte à la jeunesse » d’Ernest Pépin, écrivain guadeloupéen.
Lettre ouverte à la jeunesse
Apprends à vivre, la jeunesse est faite pour cela. « Vivre est un métier »
A écrit Pavese, alors apprends ton métier de guerrier de la vie.
 

Le guerrier méprise l’argent car il veut que l’argent le respecte.
Le guerrier ne s’émerveille pas devant l’or qui brille au cou des autres.
Il sait que son cou vaut plus que de l’or.
Le guerrier n’emprunte pas les chemins tracés d’avance. Il invente
Ses traces pour ouvrir sa voie.
Le guerrier connaît et aime la culture de son peuple comme le marin
La carte des mers.
Le guerrier ne dédaigne pas le savoir des livres. Il cultive aussi l’enseignement des vivants.
Le guerrier s’amuse pour reprendre des forces. Il sait que la force n’est
Pas dans l’amusement.
Le guerrier n’est pas prisonnier de son identité. Il construit sa cohérence
Avec la diversité du monde.
La parole du guerrier ne recherche pas la possession. […]
Le guerrier sait qu’il y a le temps de la jeunesse et la jeunesse du temps ;
Seule la jeunesse du temps est éternelle.
Pour le guerrier, le monde n’a pas de périphérie et la métropole réside
Dans son cœur.
[…]
Le guerrier ne suit pas le troupeau car il sait qu’aucun troupeau n’est
Maître de son chemin.
Le guerrier sait que le temps est compté aussi, il organise sa vie comme
La traversée d’un désert.
Le guerrier ne dépose pas les armes en criant : ce n’est pas ma faute !
Il sait que la vie est le plus beau combat. Il lutte pour ne pas laisser
Après lui un sillage d’écume morte
Le guerrier sait que son pays est toujours à reconquérir.
Le guerrier ne disperse pas son énergie. Il la concentre dans
Une œuvre : sa vie.
 

Ce guerrier dont je parle n’est pas un homme de violence et
Il t’appartient de compléter par toi-même la liste des principes qui doivent
Guider sa vie.
Car c’est toi le guerrier.
 

NB : cet article est dédié à notre actuel directeur de Havila (HMEFE), ce « guerrier de l’école » qui sauve des enfants…parfois envers et contre tous…
Rédigé par un parent d’élèves et enseignant des îles.
 

Commentaires

  1. Excellent article qui pour une fois souligne » le manque d’affection » dont sont victimes nos enfants.
    Mais quel signification donner à ce fichu verbe » aimer », trop souvent galvaudé mais dont on reste convaincu d’utiliser toujours le sens à bon escient?
    Merci à l’auteur d’avoir lancé un cri d’amour dans la sombre grisaille de nos paisibles lagons.
    François

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